Votre mari sait que vous êtes visiteuse de prison ?

Et me voilà sans travail! La faute à qui? La faute à Parki, mais il n’est pas le seul. Je suis contrainte de me mettre en CLM (congé longue maladie), mon employeur me refuse le mi temps, car voyez vous dans cet établissement une infirmière ne travaille pas en demi journée, c’est pas le genre de la maison. Voilà au revoir madame, même pas un merci pour mes bons et loyaux services pendant ces trente dernières années. Sauf que je viens de terminer un mi temps thérapeutique avec comme horaires: 8h30 – 12h15. Cherchez l’erreur !

Que vais je faire de tout ce temps libre?  Les premiers mois j’avais l’impression d’être en vacances même si vivre avec Parki ce n’est pas de tout repos. Ne plus avoir de contrainte horaire, faire ce qui me plait, surfer sur internet, regarder des films, lire, faire du sport, faire les boutiques, c’est assez agréable. Je continue mon activité au comité départemental de France Parkinson, je démarre un atelier théâtre, je participe à des séances de sophrologie Avec une autre infirmière dont le mari est jeune Parkinsonien, nous allons régulièrement « apporter la bonne parole » dans les écoles d’infirmières et d’aides soignantes en racontant notre vécu.

Une année se passe, je réalise que je m’ennuie, je me sens encore « utile », j’ai besoin de m’occuper l’esprit, de canaliser et de transformer toute l’énergie de cette colère afin de ne pas m’apitoyer sur mon sort et pour montrer à ce maudit Parki que je n’ai pas l’intention de me laisser intimider. Depuis que je ne travaille plus il me manque un élément essentiel que mon métier m’apportait quotidiennement et qui contribuait à mon équilibre: ma dose de communication, de partage, d’échange avec autrui.

J’aurais pu choisir d’être bénévole à la SPA (société protectrice des animaux), mais je m’occupe déjà de mes propres chiens qui vieillissent, ou visiter  les personnes hospitalisées. Mais n’étant plus professionnelle de santé et me retrouvant de l’autre côté de la barrière je dois avouer que je n’avais plus trop envie de poursuivre dans cette voie.

 

Alors visiteuse de prison pourquoi pas ? Je souhaitais garder cela pour ma retraite mais l’occasion m’a été donnée de le faire plus tôt.

 

Je ne connais pas le monde carcéral mais j’avais envie de m’y intéresser.

Cette démarche a été accueillie de façon mitigée par mon entourage. Mes proches ont été surpris mais ont respecté ma décision.

Quant aux autres j’ai tout entendu: hoo! Quelle drôle d’idée? Mais qu’est ce que tu vas te compliquer la vie avec des gens comme ça, tu n’as pas assez de tes problèmes ? Pourquoi s’intéresser à eux, ils sont bien où ils sont, si ils sont là c’est qu’ils l’ont mérité, et puis les prisons c’est des palaces maintenant ! Moi j’irais pas j’ai trop peur on ne sait jamais ce qui peut leur passer par la tête. Ou alors, moi aussi je voulais faire ça mais….

 

J’ai donc pris contact avec l’ANVP (association nationale des visiteurs de prisons) qui m’a fait rencontrer Jean, le délégué départemental. Nous avons beaucoup discuté, il voulait connaître les raisons de mon choix et il m’a raconté son expérience de 20 années de bénévolat auprès des détenus. J’ai eu ensuite un entretien avec le directeur interrégional des services pénitenciers et un autre avec un officier de police judiciaire, tous deux voulaient être certains de mes motivations. Plusieurs mois après, j’ai obtenu ma carte d’agrément valable deux ans, elle me sert de laisser-passer. Autre condition indispensable, avoir un casier judiciaire vierge.

 

La première fois que je franchis le seuil de la prison, Jean m’accompagne. A l’accueil, mon sac est passé au scanner et moi sous un portique détecteur de métaux. Portables, clés USB sont interdits, tout objet métallique déclenche la sonnerie: montre, boucle de ceinture, clés de voiture, de la maison. Puis nous pénétrons dans l’enceinte carcérale. Je ne ressens aucune émotion particulière. Je ne suis pas du tout angoissée mais plutôt calme, et pourtant je suis claustrophobe, une vraie de vraie. Je ne suis pas impressionnée ni par les hauts murs de pierre grise surmontés de barbelés, ni par ces immenses grilles et portails métalliques qui s’ouvrent et se referment automatiquement à mon passage avec un claquement sec.

Ce rituel, ces bruits me seront bientôt familiers.

A droite de l’autre côté d’un très haut grillage s’étend un espace qui ressemble à un terrain de jeux, où des individus se promènent, fument, discutent. À gauche une zone aménagée en jardin avec des fleurs et un potager. Le bâtiment qui s’impose devant moi est vieux, triste. Malgré son aspect sinistre la présence de linge ou d’objets aux fenêtres me donne la preuve de présence humaine derrière ces barreaux.

 

Nous croisons plusieurs hommes et je suis étonnée de voir ces prisonniers aller et venir comme bon leur semble, je m’attendais à les trouver tous enfermés dans leur cellule.

En fait ceux là sont en milieu ouvert c’est à dire que la journée ils vaquent ou pas à des occupations diverses, travail, apprentissage, scolarité, activités sportives, culturelles et rentrent dans leur 10 m2 en fin de journée jusqu’au lendemain matin.

 

A l’intérieur encore et toujours des grilles, des barreaux, des grosses serrures! Jean me présente plusieurs détenus dont il s’occupe.

Hors du contexte, ce sont des hommes comme les autres.

 

En attendant d’avoir mon agrément j’entre seule dans l’arène. Je rencontre mon premier détenu au parloir famille. Je me retrouve donc un dimanche après-midi de juillet  à attendre au milieu d’hommes, de femmes et d’enfants à l’extérieur du centre de détention. Certains ont des sacs remplis de vêtements qu’ils vont échanger avec le linge de leur proche. Certains se connaissent car ils ont l’habitude de venir aux mêmes horaires, ils discutent du moral de leur compagnon, de leur fils, de leur père.

Je ne me sens pas un peu mal à l’aise parmi ces gens, j’ai le sentiment de m’être fait remarquée  et que sur mon front est écrit: visiteuse de prison.

Tout le monde est impatient d’entrer, le temps est compté. 1h c’est très court.

A l’entrée je salue le gardien, je lui présente ma carte d’identité. Pas de réponse. Sans me regarder il saisit le document et le vérifie. Il lève la tête, me lance sur un ton froid: il aurait fallu arriver plus tôt ! (Ne dit on pas aimable comme une porte de prison?) Je lui fais remarquer que cela fait dix bonnes minutes que je patiente, que c’est la première fois, je ne connais pas encore les habitudes de la maison. Pour les fois suivantes vous viendrez  30 mn avant, le temps de vérifier les papiers et si tout le monde a bien rendez vous. En effet il faut une autorisation de visite, de plus le nombre de box est limité.

 

Je tiens à préciser que les visiteurs attendent à l’extérieur, debout, été comme hiver. Il n’y a ni banc ni abris. Imaginez les familles avec de jeunes enfants ayant fait un long trajet en voiture, et qui doivent patienter encore devant la prison en plein soleil ou sous une pluie battante.

Dans le parloir un surveillant ouvre une porte par laquelle les détenus entrent.

Je n’ai jamais vu celui que je dois rencontrer. C’est le dernier. Il avance vers moi d’un pas décidé. C’est un homme mince, de taille moyenne, d’allure assez juvénile. Il sourit et me tend la main.

Nous nous installons autour d’une table dans le box restant. Il s’appelle Denis, il me fait tout de suite le récit des circonstances qui l’ont conduit à son incarcération. Il purge une peine de 15 ans pour vol de voiture et homicide. Il a fait un peu plus de la moitié de sa peine, n’a jamais eu de visite car il n’a plus aucun contact avec sa famille (il est divorcé, il a trois enfants) Il m’annonce qu’il ne comprend pas pourquoi il a pris autant, que ses complices eux sont libres. Il est très volubile, il me raconte sa vie d’avant avec beaucoup de détails.  Je ne vois pas le temps passer, lui non plus. Il veut savoir pourquoi je viens le voir et surtout si mon mari est au courant de cette activité et si il est d’accord. Cette question me surprend et m’amuse en même temps. Je le rassure en lui répondant qu’il  a donné son approbation. A la fin de notre entretien il me dit : remerciez bien votre mari pour vous avoir permis de discuter avec moi.

Après le 3ème parloir il décide de mettre fin à nos entrevues. Il est visiblement dans le déni de ses actes, se considère victime mais pas coupable. Je ne l’intéresse plus car je ne suis pas entrée dans son jeu. Je suis un peu déçue mais je ne lui en veux certainement pas, même si c’est lui qui est à l’origine de cette demande de visite. Je respecte sa décision.

 

Plusieurs semaines passent Jean m’annonce qu’il a pris en charge Denis. Leurs échanges se passent plutôt bien, il m’informe qu’il est en train de changer, qu’il prend conscience de ses mauvaises actions et il commence à les assumer. Il a décidé de travailler alors qu’il avait toujours refusé, a demandé un droit de visite pour sa dernière fille âgée de 10 ans qu’il n’a jamais vu depuis sa naissance.

Étant fâché avec son ex femme, l’enfant étant mineur, il faut une tierce personne qui assiste aux entrevues. Le SPIP (service pénitentiaire d’insertion et de probation) fait donc appel à moi, à la demande de Denis également et j’accepte volontiers.

Au début de ce premier parloir père enfant, la fillette est un peu intimidée, tous deux semblent heureux de se retrouver, c’est surtout le papa qui parle. L’après midi se poursuit dans une ambiance ludique avec des jeux de société. Devinez à quoi nous avons jouer, entre autres : au Mikado ! Amusant pour une Parki n’est ce pas ? (Personne n’était au courant de mon état), j’ai perdu bien sûr perdu la partie, cela vous étonne !?

 

Depuis ce moment Denis se fait remarquer désormais pour sa bonne conduite, il construit des liens solides avec sa fille, il poursuit un apprentissage dans le but de travailler dès sa sortie de prison, situation qu’il n’a jamais connu avant.

 

Une goutte d’eau dans la mer?

Je sais que ce récit laissera certains d’entre vous indifférents car aujourd’hui c’est souvent chacun pour soi. En ce qui me concerne ce sont des situations comme celle ci qui m’apportent beaucoup de satisfaction.

Aider son prochain, je n’ai pas besoin d’un quelconque Dieu pour me le dire. Je le fais naturellement depuis longtemps, avec les moyens que j’ai. Je n’en retire aucune fierté car c’est pour moi une évidence.

Chaque être humain quel qu’il soit à droit au respect et à la dignité de la part des autres.

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11 réflexions au sujet de « Votre mari sait que vous êtes visiteuse de prison ? »

  1. Marie Christine, ce que tu fais est super et très courageux.
    il faut du cran et tu en as ! bravo
    continue, ces détenus ont besoin de personnes comme toi qui se
    dévouent pour leur apporter une « petite lumière » dans leur vie
    Amitiés
    Françoise

  2. j’ai adoré et dévoré ton récit , maintenant que je peux en plus mettre une image sur ton nom c’est super , si un jour tu as besoin d’un livre d’un conseil quoique se soit pour les aider je suis là ,
    je me retrouve beaucoupen toi en gout en idée
    au plaisir

    1. Merci Brigitte. Pour moi aussi cela a été une belle rencontre. J’adore vraiment ta peinture, elle est à ton image, chaleureuse, généreuse, pleine de vie et surtout tu peins avec ton cœur. Bravo .

      1. L’essentiel est de faire ce que l’on a envie et peu importe les qu’en-dira-t’on, il faut se plaisir dans la vie et profitez du bonheur que cela procure, le restant n’a pas d’importance.

        Mary

  3. bonsoir Marie Christine

    j’ai lu ton récit avec une grande passion.Il ne faut effectivement pas écouter le qu’en dira t-on;et faire ce que tu veux quand tu le veux
    En tout cas heureusement qu’il y a des personnes comme toi qui donnent de leur temps aux autres

    gros bisous

    BRIGITTE

    1. Merci Sophie. Je me rend compte que ce n’est pas si facile que cela. Être à l’écoute c’est simple mais il faut savoir faire la part des choses et ne pas trop s’investir. Ce n’est pas évident.

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