Cette douleur ne t’appartient pas.

Cette douleur ne t’appartient pas.

 

J’ai fait la connaissance d’Emilie à l’hôpital. C’est une jolie étudiante de 18 ans, avec plein de projets en tête, elle a la vie devant elle. Elle entre dans le service dans lequel je travaille pour des douleurs abdominales.

Émilie est épanouie, elle vit dans une famille aimante, elle a un frère plus jeune.

Elle est heureuse, car elle souhaite devenir infirmière, elle prépare donc le concours d’entrée à l’école de soins infirmiers. Elle est confiante, ce ne sont pas ses problèmes de santé qui vont la perturber.

A son âge on se dit que ce n’est pas bien grave. Hélas on suspecte une maladie de Crohn, maladie inflammatoire chronique des intestins qui évolue avec des phases de rémission.

Émilie sort avec un traitement adapté, mais elle revient plusieurs mois après, son état de santé s’est dégradé. On découvre alors une tumeur maligne. Tumeur si grosse si envahissante qu’elle est inopérable. La chimiothérapie est la seule solution. Seulement sur ce type de cancer elle n’est pas efficace, le pronostic est sans appel, l’évolution est trop rapide, de mémoire de médecins on n’a jamais vu un cas comme celui là.

Émilie sait, ses parents, son frère aussi. Qu’à cela ne tienne, elle a des projets, elle compte bien les réaliser. Elle a passé avec succès l’épreuve écrite du concours, elle tient à passer l’oral. Elle se dit qu’à la rentrée elle aura une longueur d’avance sur ses camarades car elle aura mis à profit ses séjours à l’hôpital pour connaitre le métier.

Son intestin est en occlusion, elle vomit, elle ne peut donc plus ni s’alimenter, ni boire. On l’a perfuse pour l’hydrater et aussi pour calmer ses douleurs car Émilie souffre, elle souffre énormément. Des antalgiques sont prescrits bien sur, je n’en ai jamais vu autant administré pour une seule personne. Comment tient elle encore debout avec de telles doses? Il y a tellement de perfusions et de pousses seringues électriques qui lui injectent toutes sortes de drogues que l’on se croirait dans un service de réanimation.

Émilie tient à se prendre en charge pour effectuer certains soins. Elle se pose elle même sa sonde naso-gastrique pour vidanger son estomac et sa sonde urinaire pour vider sa vessie car elle ne souhaite pas les garder en permanence pour ainsi profiter de sa liberté de mouvement. Comme cela se dit elle je saurai ce que l’on ressent quand je le mettrai en pratique sur des patients. En même temps elle étudie, nous observe, pose beaucoup de questions, elle aime cela et sait qu’elle a fait le bon choix quant à son avenir professionnel. Ses parents lui rendent visite quotidiennement malgré leur travail et l’éloignement.

Un jour Émilie n’a plus la force de lutter, ce n’est pas juste, le combat est inégal, l’adversaire est trop fort.

Elle décède un dimanche de juillet, un après midi où j’étais de service.

 

Le soir je rentre chez moi bouleversée, vidée. La nuit est courte, agitée. Je reprends le boulot les yeux rougis par la fatigue et la tristesse, je ne suis pas la seule d’ailleurs.

Dans la matinée je croise Valérie l’infirmière de l’unité mobile de soins palliatifs qui s’occupe aussi d’Emilie, j’ai besoin de parler. Et là je craque, bouleversée  je lui balance ma colère. Elle m’écoute, elle comprend ma révolte, elle me dit: pourquoi te mets tu dans un tel état. On dirait que c’est ton enfant que tu viens de perdre. Or ce n’est pas le cas, tes fils sont en bonne santé je crois. Tu n’as pas le droit de t’accaparer cette douleur, elle ne t’appartient pas. Par contre en tant que soignante ta souffrance est tout à fait légitime.

Cette phrase, cette douleur ne t’appartient pas m’interpelle. Je la médite longtemps et je finis par admettre que Valérie a raison. Ces paroles deviennent pour moi une ligne de conduite aussi bien dans ma vie professionnelle que personnelle, je l’applique à chaque fois que je suis dans une situation émotionnelle difficile cela me permet de mieux gérer mon stress, mes sentiments et de replacer les événements dans leur contexte.

En effet pendant des années je me suis trop investie auprès des patients, inconsciemment  je faisais un transfert, je me mettais à leur place, souvent je n’arrivais pas comme on dit à laisser au vestiaire mes soucis en quittant l’hôpital. Cela n’a pas été facile, j’ai fait un travail sur moi même et depuis ce moment j’essaie autant que faire se peut de prendre du recul pour faire la part des choses, rester a ma place. Je ne m’en porte que mieux. Cependant ne croyez pas que je suis devenue insensible ou indifférente.

 

Ma rencontre avec Émilie m’a permis d’améliorer la façon d’exercer mon métier, de mieux comprendre le comportement d’une personne face à la maladie et sur le plan humain elle m’a donné une leçon de courage, de dignité, de force de caractère. Son désir de vivre était si fort que jamais elle n’a baissé les bras. Chaque être humain j’en suis convaincue a au fond de lui des ressources insoupçonnées qui lui permettent d’affronter les épreuves. Chacun est capable avec un peu de volonté de les trouver et de les appliquer de la manière qui lui semble la meilleure pour lui.

 

Aussi quand Parki me gâche la vie, je pense souvent à Émilie.

zen

2 réflexions au sujet de « Cette douleur ne t’appartient pas. »

  1. Chère Miss Dopa,

    merci pour cette leçon de courage ! Ce qui nous appartient ceux sont les choix que nous faisons … et ton optimisme face à la maladie me donne la force de me battre aussi !
    Merci !! Amitiés sincères. Lili

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